17 novembre 2006

Trois comédiens, gare du Midi

Je reviens de l’école vers mon appartement ce mardi soir, comme chaque mardi, dans le courant de la seizième heure de la journée. Il fait sombre à cette heure, à cette période de l’année. Il fait froid aussi. Zut, j’ai perdu mon écharpe dans un local de l’école. Où donc encore ? Va savoir, le saurais-je seulement un jour ? Il y a tant de choses qu’on ignore, alors autant que mon écharpe fasse partie de cette masse d’ignorance, elle ne m’est pas nécessaire, tout juste utile.
Cette semaine commence fort avec les transports en commun. Qu’y a-t-il de particulier pour que les métros et les trams soient si bondés ? Aucune idée. Tiens ça aussi je l’ignore, mais que sais-je au juste ?
Ah, j’arrive gare du Midi, plus qu’un tram, le 52, avant de rentrer chez moi, au chaud, baigné de lumière artificielle. J’allumerai probablement la radio en premier lieu pour me sentir moins seul. Ensuite je me restaurerai puis je me reposerai avant de travailler sur mes cours. Mettrai-je vraiment mon programme en application ? D’avance je me soupçonne d’être distrait, découragé et fatigué.
Je disais donc, que sais-je au juste ? Je regarde autour de moi. Des gens tristes, des gens déprimés, des gens las ou tout simplement fatigués de leur journée de travail attendent machinalement le véhicule où ils s’entasseront une fois de plus, pour rentrer chez eux, un jour de plus. Ah, celui là a probablement raté sont tram car il s’est arrêté de courir et a poussé un juron. Ou alors il a oublié de dire quelque chose de très important à un ami qui s’en va déjà chez lui ? Et cette femme enceinte, assise juste à côté de moi. Elle semble tellement paisible. Elle me donne envie d’être papa un jour. Je veux être enceinte, moi aussi. Si seulement c’était possible. Est-ce que ce le sera seulement un jour pour les hommes ? Je n’en sais rien. Ce serait dommage de ne jamais y goûter. Pardi ! Encore une question. Alors je détourne le visage. Mon regard se pose sur trois sans abris. Je les reconnais au premier coup d’œil. Ils séjournent dans ce hall d’attente pour trams depuis longtemps. Ils me sont familiers aujourd’hui, comme tout un tas de têtes qu’on rencontrent toujours aux mêmes endroits. Ils sont très difficiles à confondre eux d’ailleurs. Ils puent, ils sont sales et mal habillés. Ils sont toujours ivres ou apathiques. Je crois ne connaitre personne de plus repoussant qu’eux. Pis ! Ils se disputent, ils se donnent en spectacle – pitoyable, pour dieu sait quelle raison je me fiche de le savoir. Oh ! Super, je me fiche de le savoir ! Après tout c’est comme ça, chez les SDF, on s’en fiche de tout ce qui détraque le cerveau. Est-ce vraiment mal ?
Et je me surprends à m’imaginer un jour crier haut et fort : « MERDE ! » à la société, claquer la porte de ma fierté et montrer mon engagement contre le système de manière catégorique. Et je me représente quémandant ma piécette sans honte, buvant comme un trou, mangeant comme un porc et puant la bête sauvage tout l’année, urinant sur les murs des grandes gares de la ville. Pourquoi pas, si seulement cela ne me coupait pas de toute vie sociale.
Tiens, ils sont toujours en plein pourparlers, ils se bousculent. Heureusement, vu leur état d’ébriété, ils sont inoffensifs, même entre eux. Trois SDF dont la vie est précaire, dont la vie sociale frise le zéro pointé et dont la vie intellectuelle ne vaut même pas d’être évoquée qui se chamaillent. Dans une autre vie, dans un autre monde, je me persuade qu’ils auraient été trois comédiens donnant une représentation en public des plus captivantes, à mille lieues de cette querelle. Des saltimbanques, des animateurs de rues, des joyeux drilles. Voilà ce qu’ils sont. Tous les SDF le sont si on les regardent différemment, autrement qu’avec nos yeux et notre éducation qui les étiquettent de clodos. Eux, au moins, ils vivent à Bruxelles. Ils animent en quelque sorte cette ville. Eux, au moins, ils parlent sans complexe, chantent (faux) sans gêne, rient avec leurs dents manquantes ou cariées sans souci, crachent et font leurs besoins sans se poser de problèmes. Ils sont pour le moins relativement libres, ou plutôt affranchis d’un système parfois pesant, oppressant… peut-être au fond sont-ils plus riches que nous tous rassemblés ? Ça, j’aimerais quand même bien le savoir.
Où a donc bien pu passer mon écharpe ? Que vais-je manger ce soir ? Quelles chansons vais-je écouter à mon retour ? Quelles matières vais-je réviser et que faut-il faire pour demain ? Zut, il faut encore acheter des patates, ais-je assez d’argent sur moi ? Vais-je les acheter aujourd’hui ? Non je vais me débrouiller, j’ai trop froid et je suis trop fatigué pour faire les courses. Suis-je en train de tomber malade ?

Il est au moins une chose dont je suis certain : le jour où je cesserai de me poser des questions, je pourrai me tenir pour mort. Et vous ?

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